9 questions à Monique Proulx

Monique Proulx fait partie des auteurs québécois incontournables. Elle quitte sa ville natale, Québec, pour s’installer à Montréal, qui devient sa muse. Traduit à travers le monde, son recueil de nouvelles Les Aurores montréales, paru en 1995, a marqué plusieurs générations de lecteurs.

En 2017, l'Office québécois de la langue française lui décerne le Mérite du français dans la culture pour sa contribution à la vitalité et à l'enrichissement de la culture de langue française.

Sur la création 

1. Qu’est-ce qu’écrire signifie pour vous?

J’ai toujours su qu’écrire était ma façon d’être au monde. Toujours, c’est-à-dire dès l’âge de 7 ans, dès que j’ai connu l’écriture et ses formidables possibilités d’inventer et d’influencer la réalité. J’ose dire que j’écris même lorsque je n’écris pas. Je publie peu, mais j’écris sans cesse, ce qui veut dire que je perçois continûment la réalité avec la perspective empathique et vaste que donne l’écriture, car l’œil de quelqu’un que l’écriture a choisi est à jamais transformé dans sa manière de regarder le monde.

2. Quels domaines nourrissent vos projets littéraires?

Sans que cela ait été décidé ou conscient, il semble que je m’intéresse depuis mon premier livre aux Autres, aux autres à la réalité la plus « autre », la plus éloignée de moi. Je suis à vrai dire fascinée par la multiplicité des expressions humaines, par les différences de parcours, de culture et d’esprits, qui finalement aboutissent quand on y regarde de plus près à la même grande unique identité: tous cherchent le bonheur et souffrent de se sentir séparés. Je cherche l’unité sous la diversité. Et ce sont toujours des personnages qui sont à la base de mes projets d’écriture – jamais des idées ou des situations. À vrai dire, je traque toujours la même piste dans tous mes romans et toutes mes nouvelles: qu’est-ce donc que ce mystère de l’être humain, de la vie humaine?

3. La lecture demande-t-elle la même disposition que la création?

Le bon lecteur est une espèce en voie de disparition. Lire est un art en soi, un art de lenteur et d’introspection, qui s’apprend et qui doit se cultiver. Il n’y a rien dans les apprentissages actuels ni dans les modes de vie qui favorise la lenteur de la lecture. On veut tout de suite arriver à la fin des histoires, en recevoir le choc excitant, et passer vite à l’histoire suivante. Cela s’appelle le « divertissement », et cela est contraire au voyage dans la profondeur et le sens critique qu’exige la lecture.

J’écris pour les quelques bons lecteurs qui restent. Il y en a sans doute un peu plus que ce que mon pessimisme me suggère.

Sur vos œuvres  

4. On célébrera le quart de siècle de la publication du recueil de nouvelles Les Aurores montréales (Boréal, 1997). Votre recueil annonçait la difficulté du vivre-ensemble et l’intolérance entre communautés culturelles qui ont nécessité la création de la commission Bouchard-Taylor en 2007. C’est un recueil éminemment actuel en 2020 encore. Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser à cette question? Comment a évolué la réception du recueil depuis sa parution? 

J’ai passé les trente premières années de ma vie dans une jolie ville homogène (Québec). Quand je suis débarquée à Montréal, j’ai été fascinée et souvent choquée par le chaos apparent de cette métropole anarchique, et par la présence massive des immigrants. J’ai écrit Les Aurores… pour apprivoiser le chaos de Montréal et donner des personnages à ma fascination. Ce n’est pas pour dénoncer le mal-vivre ensemble, bien au contraire, c’est pour décrire le miracle du vivre-ensemble, pour rendre hommage aux Montréalais de toutes souches, notamment aux immigrants, que j’ai planché – pendant dix ans! - sur ce recueil de nouvelles. J’ai dédié plusieurs de ces textes à des amis immigrants (Dany Laferrière, Ying Chen, Marco Micone, Pierre Foglia…), pour leur témoigner ma gratitude d’avoir fait de Montréal une ville de saveurs inouïes. Ces Aurores… sont en fait une déclaration d’amour à Montréal, une ville que je continue de trouver incroyablement ouverte et inspirante.

Je suis toujours émue par la réception des Aurores… maintenant. Des jeunes gens m’arrêtent encore sur la rue pour me manifester leur enthousiasme (ils l’ont eu comme lecture obligatoire, merci aux professeurs!), je suis encore invitée dans des collèges et des universités pour en parler. Force est de constater que quelque chose dans ce livre est profondément intemporel.

5. Vous étiez aussi en avance sur votre temps quand vous vous êtes intéressée à la transsexualité, en créant le personnage de Marie-Pierre, le personnage transsexuel dans Le Sexe des étoiles (Québec Amérique). Pensez-vous avoir attribué au changement du regard sur la dysphorie de genre?

Au moment de la publication de ce roman, la réalité du transsexualisme (on parle maintenant davantage de transgenre ou de transidentité ou du global LGBTQ…) était très peu connue. Ce qui ne veut pas dire qu’elle n’était pas largement vécue. Je dois dire que j’ai reçu à la suite de ce roman toutes sortes de réactions enfiévrées – de l’hostilité de la part des bien-pensants, des dithyrambes des féministes… Plusieurs thèses de doctorat ont été écrites autour du Sexe des étoiles, on en a même fait un film (dont j’ai écrit le scénario) qui a connu un vif succès. Déjà, dans le scénario du film, je m’éloignais du roman. Il ne serait certes pas possible de l’écrire de la même façon aujourd’hui, tant les mentalités ont heureusement évolué, et tant la transsexualité – ou transgenre ou transidentité - fait son chemin dans la visibilité acceptée.

Chaque mot qu’on prononce en faveur de la tolérance et de l’ouverture contribue à l’évolution de l’humanité.

6. Avec Ce qui reste de moi (Boréal), vous vous êtes intéressée à Jeanne Mance, la fondatrice de Montréal. Qu’est-ce qui vous a amené à plonger dans l’histoire? Comment avez-vous approché la réécriture de l’histoire, ce qui n’est pas habituel dans votre œuvre? 

Je n’en avais pas fini avec Montréal. J’ai eu envie, bien après Les Aurores, de revisiter l’âme de cette ville jeune, bâtie à la fois sur le français, le pluriculturalisme et l’audace. Le personnage de Jeanne Mance s’est imposé à moi dès les premières cogitations, une héroïne extraordinaire qui avait toujours été dans l’ombre du fondateur officiel Maisonneuve, et dont on redécouvrait tout à coup l’envergure à l’approche du 375e anniversaire de Montréal. Une laïque, une jeune célibataire française, portée par une soif d’absolu implacable, qui laisse tout de sa vie, qui traverse les océans pour venir s’établir au milieu de la jungle nordique y créer une cité idéale, à l’image de Dieu, une cité parfaite faite de deux cultures : l’amérindienne et la française. Tout un modèle pour une ville. C’est ainsi que l’âme de Ville-Marie, bientôt Montréal, est née en 1642.

Et je me suis demandé : qu’est-ce qu’il reste de ces débuts, de cet incroyable appel vers le haut? Les Montréalais – jadis des Montréalistes…– sentent-ils toujours dans leurs veines battre le cœur de Jeanne Mance, vivent-ils toujours cette poussée de transcendance?

J’ai écrit Ce qu’il reste de moi pour répondre à cette question.

Même si l’aspect historique (les segments sur Jeanne Mance, disséminés à des endroits stratégiques) n’occupe que 30 pages sur les 400 du roman, peuplé autrement de personnages tout à fait ‘modernes’, c’est comme s’il conférait à l’ensemble fictif une colonne vertébrale qui vient en entériner l’authenticité. C’est aussi une façon de montrer que le passage du temps se fait sans coupures, que la transmission et le legs de ceux qui nous ont précédés continuent sans cesse de se dérouler.

J’ai beaucoup aimé faire revivre un personnage historique. Rien ne dit que je ne le referai pas, si l’inspiration et les circonstances s’y prêtent.

7. Depuis 1983 vous avez fait paraître sept œuvres. Chacune d’elles a marqué une époque. Êtes-vous sur le point de nous offrir quelque chose de nouveau en 2021?

J’ai presque terminé un nouveau roman. J’attends à vrai dire que la pandémie se résorbe avant de le larguer dans le monde. J’aime les salons du livre, et les lancements, et les rencontres avec lecteurs.

C’est un roman très différent du précédent, un parcours intime qui montre les tribulations de quelqu’un d’encore une fois très éloigné de moi : un homme, très jeune, qui vient de quitter sa communauté fermée, et qui doit apprivoiser le monde.

Sur la francophonie

8. Que vous inspire le mot « francophonie » sur le continent américain?

La francophonie est une espèce menacée, mais en même temps toujours ardente et combative. En particulier ici, dans notre continent anglo-saxon, et à Montréal, ville de toutes les immigrations et de toutes les dérives de langues, il faut rester vigilant. Il faut continuer de prouver par l’exemple, et par l’écrit, à quel point le français est une langue splendide qui vaut la peine.

9. Vous considérez-vous comme une écrivaine engagée?

Mon engagement est celui d’un être humain qui croit à la beauté du monde, et qui cherche, par l’écriture, à ré-enchanter les lecteurs que tout concourt à désespérer.

Biographie de Monique Proulx

En 1983, Monique Proulx a obtenu le Prix Adrienne-Choquette et le Prix littéraire Desjardins pour son livre Sans cœur et sans reproche, ainsi que le Grand Prix du Journal de Montréal 1984. Pour Un Homme invisible à la fenêtre, elle a reçu en 1993 le Prix Québec-Paris, Le Signet d'Or de Plaisir de lire et, en 1994, le Prix des libraires du Québec et le Prix littéraire Desjardins. Au XIIe Concours d'œuvres dramatiques radiophoniques de Radio-Canada, Monique Proulx a gagné le deuxième prix pour son texte Deux par deux, dans la catégorie 30 minutes, en 1984. Le film Le sexe des étoiles a aussi remporté le Prix du meilleur film canadien au Festival des films du monde de Montréal, le Prix du public au 3e Festival du cinéma québécois de Blois (France), le Prix de la critique et le Grand Prix du Festival de Marseille, le Grand Prix du public au Festival de Vancouver et le Prix du meilleur scénario au Festival international de Chicago. Ce film était dans la course aux Oscars en 1994 pour représenter le Canada dans la catégorie du meilleur film de langue étrangère.

Source : L’île

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