7 questions à Gabriel Robichaud

Le crédit photo Marianne Duval

Sur l’écriture et la lecture


1. Quel est votre rituel d’écriture?

Je n’ai pas de rituel d’écriture précis. J'essaie quand même d'écrire quand je suis inspiré, pour garder une trace d'une idée. Par exemple, je suis sorti d’une pièce de théâtre récemment et je me suis installé dans un coin pour écrire. Ce peut être des mots, des phrases, une idée, le temps varie. Autrement, j'essaie plutôt de faire de l'écriture un état d'esprit qui s'adapte à l'endroit et au contexte où je suis amené à écrire.

L’écriture représente pour moi une grande liberté de création et c’est très stimulant. Devant cette immense liberté qui m’est donnée, je sens quand même une grande responsabilité. Je suis très conscient de ce privilège. Devant les plus grandes libertés qui peuvent nous être offertes, nous avons des choix à faire et c’est en faisant ou ne faisant pas certains choix qu’on choisit ou non d’avancer dans des projets. Cette liberté est un privilège et on ne peut pas en faire n’importe quoi. Cela peut aussi représenter un gouffre vertigineux, reste qu'il faut passer outre, sauter, et faire de la force du vertige un moteur d'action.


2. Quels sont les auteurs qui vous ont marqué?

Au niveau du théâtre, alors que j’étais en 11e année, j’ai lu En attendant Godot, de Samuel Becket, qui a changé ma vie. L’expression est clichée, mais cela ouvrait mes perspectives sur ce que pouvait être le théâtre. J’ai lu aussi la même année Cyrano de Bergerac d'Edmond Rostand. Pour moi, c'est un rôle parfait, tant dans la puissance que dans la force du propos.

Par la suite, j’ai été saisi par la lecture d’Acadie Rock de Guy Arsenault alors que j’avais 16 ans. Cette écriture m’a fait découvrir la poésie contemporaine. Il y a ma vie avant et après la lecture de ce recueil qui m’a amené à l’écriture de la poésie. Le titre de mon livre Acadie Road est un clin d’œil et un hommage au titre de cette œuvre. Le clin d’œil est là, car le gars de 16 ans que j’étais et qui s’est mis à écrire vient de là.

D’autres auteurs m’ont aussi marqué comme Georgette LeBlanc (Alma), Gabriel García Márquez (Chronique d’une mort annoncée), Patrick DeWitt, Thomas King. Dans la nouvelle génération : Sarah Berthiaume, David Paquet, Steve Gagnon. Mes choix sont pluriels et évoluent. Depuis quelques années, je me passionne pour la bande dessinée, c’est un médium assez fascinant de par sa forme et son déploiement.


3. Quels auteurs francophones conseillez-vous à nos lecteurs de la Bibliothèque des Amériques?

Plusieurs auteurs sont inspirants, comme Patrice Desbiens. J’envie toujours la personne qui découvre Patrice Desbiens. Le moment où j’ai lu Poèmes anglais, Le pays de personne, La fissure de la fiction, cela m’a aussi transformé. J’aime aussi Georgette LeBlanc, Sonia Cotten et Lisa L’Heureux, auteures de la Bibliothèque des Amériques.


Sur l’identité et la francophonie


4. Qu’est-ce, selon vous, l’identité acadienne?

L’identité acadienne est plurielle et en mouvance. C’est une identité qui continue de se développer avec le temps. Je perçois que la pérennité de cette identité passe énormément par sa culture francophone à l’Est du Canada et en Louisiane. Si l’Acadie veut continuer de vivre et non tomber dans une histoire de folklore, je vois mal comment elle pourra se dissocier de sa langue.

Cette identité passe donc par sa francophonie et le fait de créer en français. C’est une identité qui passe évidemment - pour le meilleur et pour le pire - par le traumatisme de la déportation en 1755 du peuple acadien. Mais, je pense qu’autant c’est un événement marquant, autant c’est un événement qui par la force des choses a figé une identité dans le temps; autant c’est important et c’est rassembleur, autant il faut passer de « déporté » à « porteur ». C’est une identité qui doit s’affranchir de son passé sans pour autant l'oublier. C’est une identité qui a évolué souvent dans un contexte minoritaire, c’est une identité fière et orgueilleuse.

Entre toutes ses imperfections et tous ses conflits utiles et inutiles, tout ce qui constitue cette identité est moteur de création. Je crois que c’est ce qui en fait une identité incontournable du paysage de l’Amérique francophone.


5. Vous évoquez plusieurs villes dans votre dernier recueil Acadie road. Quel est votre rapport à l’espace?

Parlez-nous d’un lieu en Acadie qui revêt une signification symbolique pour vous? L’écriture d’Acadie Road s’est échelonnée sur plusieurs années. Puis, un moment donné, cette cartographie s’est déployée. Acadie Road n’est pas une cartographie de l’Acadie, c’est une cartographie d’une Acadie. Le pari d’Acadie Road c’est de nommer des lieux avec lesquels les gens ont un rapport et d’identifier un rapport qui existe, que ce soit mon rapport ou non, ce n’est pas un rapport unique et final. C’est un rapport qui peut exister, que j’ai entendu ou que j’ai constaté. Ça se veut avec beaucoup d’amour, même s’il y a un peu d’humour et parfois du « tough-love ». Et, quand s’est déployée cette cartographie ou ces routes-là, est venue la question : où mènera la route?

J’avais écrit en 2012 un texte qui s’appelle J’écris Moncton qui est réapparu d'un fond de tiroir pour imposer une réponse: chez nous. Et le chez nous que j'ai choisi le locuteur d'Acadie Road, c’est Moncton. C’est aussi la ville où suis né. J’ai grandi à Dieppe, juste à côté, qui fait partie d’un espace qu'on nomme le grand Moncton. Je suis conscient que disant ça, je suis dans une espèce de paradoxe parce que pour certains habitants Moncton, c’est Moncton et Dieppe, c’est Dieppe.

Autant des fois je trouve ça absurde, autant je trouve ça beau cette fierté et cette dichotomie-là qui existent. Mais je pense que par la force des choses, Moncton est pour moi un lieu incontournable parce que je suis né et j’ai grandi-là, parce que c’est le lieu qui a accueilli en 1999 le Sommet de la Francophonie, parce que c’était le lieu du premier Congrès mondial acadien en 1994, parce que ce sont tous des événements qui m’ont marqué, qui m’ont forgé, parce que c’est une ville qui est pleine d’improbables et en même temps qui est pleine de possibles.

Autant j’ai quitté Moncton en 2014 parce que j’avais besoin de voir autres choses, autant je me suis rendu compte que j’étais un Acadien partout où j’allais. Je ne pouvais pas déraciner ça.


6. Vous êtes poète, dramaturge, chanteur, considérez-vous comme un artiste engagé?

OUI! Le geste de créer reste un geste politique par la force des choses. Si toutes les raisons sont bonnes pour créer, toutes les raisons sont bonnes aussi de ne pas créer. C’est un privilège qui nous est donné. Par intérêt personnel, je suis quelqu’un qui suit beaucoup l’actualité dont l’actualité politique et j’essaie de me positionner quand j’en ai l’occasion, là-dessus et sur la francophonie.


7. Que vous inspire le mot « francophonie » ?

Sans hésiter, francophonie plurielle, vivante, en mouvance, inventive et moteur de création! La francophonie est de l’ordre du pied de nez, qui aime de plusieurs façons, et qui a avantage à se déployer et à se connaître mieux. Un ensemble de paradoxes qui devient encore moteur de création, qui a avantage à ne jamais se figer!

« La langue, son étendue et son déploiement, finit par être au centre de tout ce que je fais. »

- Gabriel Robichaud


Biographie de Gabriel Robichaud

Gabriel Robichaud vient de Moncton. Comédien, il est aussi poète, dramaturge et chanteur. Il se promène un peu partout au Canada et à l'international entre les scènes, les stages et les ateliers. Au théâtre, il a publié Le lac aux deux falaises aux Éditions Prise de Parole en 2016. En poésie, il compte trois recueils, La promenade des ignorés (2011), Les anodins (2014) et Acadie Road (2018), tous publiés aux Éditions Perce-Neige.

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Cette entrevue avec Gabriel Robichaud a été réalisée le 6 juin 2019 par Aleksandra Grzybowska, responsable de la Bibliothèque des Amériques dans les murs du Centre de la francophonie des Amériques à Québec (Québec) Canada.