10 questions à Emmelie Prophète

Sur la création

1. Vous êtes une femme très active et remplissez plusieurs missions professionnelles dans votre vie. Comment trouvez-vous l’équilibre entre votre carrière et l’écriture?

Tout ce que je fais dans ma vie professionnelle, familiale, n’est possible que grâce à l’écriture. Je suis graphomane, j’ai toujours un carnet que je noircis et j’ai un rapport très intime avec l’ordinateur. Tout ce que j’écris, à la main ou sur l’ordinateur, est utile. Ce sont des moments précis, des impressions, des choses que j’absorbe, que je consigne. L’écriture m’insuffle une force, une énergie, très nécessaires à mon équilibre. J’écris très vite dans une sorte de transe, de grande urgence. Quand je suis sur un projet de livre je dors très peu, je suis habitée, et n’ai de cesse qu’après avoir posé le point final. En écrivant. je m’approprie d’une certaine connaissance de mon pays et du monde qui m’aide énormément dans ma vie professionnelle.

2. À quel moment avez-vous senti l’appel de la littérature?

Toute jeune. J’ai commencé à écrire vers onze. Des poèmes. C’était en partie dû au fait que je lisais beaucoup. Très jeune, j’avais toujours l’impression de comprendre et même de savoir ce que les autres n’exprimaient pas tout haut, d’entendre leurs voix intérieures et d’être visionnaire au sens rimbaldien du terme.

3. Qu’est-ce qui vous inspire dans vos écrits, votre pays, votre famille, vos rêves, vos voyages?

J’emprunte beaucoup aux autres, comme tous les écrivains. C’est ce que j’appelle être une prédatrice généreuse. Prendre autant que l’on peut et rendre un peu plus que ce que l’on a pris. Je suis inspirée par la vie quotidienne des gens, leurs désirs, leurs espoirs. Ma matière première c’est le réel, je ratisse donc large. Je suis tout le monde et un petit peu moi-même, juste pour jouer le jeu de la complémentarité; être l’intermédiaire entre le non-dit et le dévoilement.

Sur la lecture

4. Quels sont les auteurs qui vous ont marquée? Quelles sont les œuvres-mantra que vous relisez ?

À mon âge, je peux dire qu’il y en a beaucoup. Il y a certains que j’aime savoir à portée de main: Romain Gary, Roberto Bolano, John Kennedy Toole, Marcel Proust, Gabriel Garcia Marquez, Ernesto Sabato, Jacques Stephen Alexis, Toni Morisson, Paul Auster etc.

5. Quels auteurs francophones conseillez-vous à nos lecteurs de la Bibliothèque des Amériques?

Des auteurs haïtiens, il y en a de très bons, entre autres: Marie Chauvet, Emile Olivier, Jacques Stephen Alexis, Georges Castera. D’autres pays francophones, je recommanderais Céline, Proust, Romain Gary, Gaston Miron, Gabriel Anquetil, Patrick Chamoiseau, Laurent Mauvignier, Mathias Enard, JMG Le Clézio. Évidemment, c’est terrible de ne citer que ces noms, il y en a tellement qu’il faudrait ajouter!

Sur l’écriture

6. Qu’est-ce que signifie être une femme en Haïti ?

C’est être parmi les plus fragiles dans un pays où quasiment tout le monde l’est. Cela signifie aussi avoir beaucoup de batailles à gagner. Ce sont en général les femmes qui élèvent les gosses, travaillent; c’est à elles que sont dévolues les tâches ménagères dans beaucoup de familles. La loi oblige qu’elles soient représentées à hauteur de 30% dans les administrations mais pour diverses raisons et parce que les lois ne sont souvent pas respectées, ce n’est pas le cas.

7. Le mot café apparait souvent dans vos romans. Vos personnages boivent du café, s’enveloppent d’odeur du café. Pourriez-vous expliquer en quoi consiste le rite du café dans votre imaginaire?

La vie de ma famille maternelle est intimement liée au café. Ma grand-mère cultivait et vendait du café. C’est grâce au café que ma mère et ses sœurs ont pu aller à l’école. Toutes les journées de ma vie ont commencé avec du café. Les rares fois où je n’en avais pas, c’était ma première pensée. Oui, mes livres sentent le café, mes personnages en boivent, cela renforce leur réalité.

Sur Haïti et la francophonie

8. Vous considérez Haïti comme pays transit. Pourriez-vous expliquer cette expression?

Haïti est un pays d’où tout le monde voudrait partir. Et cela depuis toujours. Aujourd’hui encore, dans les milieux ruraux en Haïti, quand quelqu’un décède on dit qu’il est retourné en Guinée, on parle du Golfe de Guinée, la grande côte où s’approvisionnaient les esclavagistes. L’Haïtien est tourmenté, il a toujours un voyage à faire. Il faut ajouter à cela les problèmes économiques, la dictature qui a duré presque trente ans. Le géographe Georges Anglade concluait il y a une quinzaine d’années que nous étions les nouveaux nomades de la terre.

9. Vous considérez-vous comme une écrivaine engagée?

Engagé, un écrivain l’est toujours. On n’écrit pas sans motivations et sans intérêts.

10. Que vous inspirent les mots « francophonie » et « francophilie » en Haïti ? 

Déjà, on les place à distance respectable l’un de l’autre. La francophonie est, en réalité, l’espace géopolitique dans laquelle Haïti se meut avec le plus d’aisance. Cette communauté est généreuse dans sa diversité et la voix des « petits pays de rien du tout » est encore audible. Ce qui est rarement le cas dans les couloirs et dans les politiques des autres agences internationales.

La francophilie, par contre, nous pouvons en être victime consentante et ne pas le dire. Le poids de l’histoire, de la colonisation à l’expression de toutes les discriminations possibles, rend ce mot hostile à l’imaginaire haïtien. Braves sont ceux qui le brandissent, malgré le fait d’être membres d’une communauté francophone / créolophone décomplexée.

Biographie d’Emmelie Prophète

Emmelie Prophète est née à Port-au-Prince. Elle a étudié le droit et les lettres modernes à l’Université d’État d’Haïti. Elle a également étudié la communication à Jackson State University, aux USA. Elle est aussi au bénéfice d’une formation en Financement et Économie de la Culture à l’Université Paris-Dauphine, Paris.

Poétesse et romancière, elle a obtenu en 2009 le Grand Prix Littéraire des écrivains de langue française pour son roman « Le testament des solitudes » qui a également reçu une mention spéciale du Prix Casa de la Americas à La Havane. Elle a déjà publié 12 livres. Son dernier roman titré « Un ailleurs à soi » est paru en mai 2018 aux Éditions Mémoire d’encrier à Montréal.

Passionnée de culture et de littérature, Emmelie Prophète se présente volontiers comme une ouvrière de la Culture. Elle a été la première directrice de la Direction Nationale du Livre en 2007.  Elle a été en 2011 directrice de la page culture du journal Le Nouvelliste, le plus ancien quotidien francophone des Amériques et Directrice exécutive du Festival Étonnants voyageurs Haïti. En décembre 20012 elle a été nommée Directrice Générale du Bureau Haïtien du Droit d’Auteur et en avril 2014 de la Bibliothèque Nationale d’Haïti. 

Spécialiste en droit d’auteur, elle est aujourd’hui encore responsable du Bureau Haïtien du Droit d’Auteur.

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