6 questions à Kim Thúy

Crédit Photo: Martin Girard

Kim Thúy fait partie de ces auteurs incontournables québécois. Lue à travers le monde, son tout premier roman Ru a connu un succès retentissant qui a rapidement dépassé les frontières du Québec et du Canada. Prix du Gouverneur général dans la catégorie romans et nouvelles en 2010, il est traduit en vingt-cinq langues.

Amoureuse de la langue française et passionnée de la vie, nous avons rencontré Kim Thuy qui nous a donné sa vision de la langue, de la francophonie et nous a parlé de son parcours et de comment l’exil a forgé son existence.

Sur la langue et la francophonie

1. Que vous inspire le mot « francophonie »?

Pour moi c’est important mais on n’en parle pas assez, d’ailleurs, on me pose rarement cette question. La francophonie est tellement vaste mais on ne s’en rend pas compte puisqu’aujourd’hui la langue anglaise est devenue la langue universelle et utilisée par tous.

Le français s’est implanté dans beaucoup de lieux et de territoires sur la planète. Hier justement, j’ai cherché en vietnamien les mots d’origine française et il y en a vraiment une grande quantité. Cela reflète le temps de la colonisation française mais si l’on passe par-dessus ça et que l’on regarde seulement la richesse de la langue française, on voit qu’elle se marie à d’autres langues comme la langue vietnamienne.Je crois que la langue française est influencée par ses colonies, par exemple, elle a énormément de mots d’origine arabe. Il y a un mariage, un mélange, une croissance de part et d’autre et un enrichissement autant pour le français que pour les langues des pays colonisés.

C’est une francophonie qui est influencée par plusieurs pays, c’est toute une communauté surtout dans le contexte nord-américain et américain où le français est entouré par l’anglais et d’autres langues et cultures. La langue est une voyageuse.

Aujourd’hui, c’est le moment pour la francophonie de prendre place, d’exprimer une position, de proposer une politique, une vision du monde différente. Il faut utiliser la francophonie, mettre en valeur sa richesse et sa diversité, enrichir les liens que nous avons ensemble parce qu’elle a un rôle à jouer. 

2. Expliquez-nous, selon vous comment la langue française s’exprime à travers différentes cultures?

L’exemple que je donne souvent c’est celui du poisson rouge. En anglais on l’appelle golden fish et en vietnamien le poisson chinois. Pourquoi? Parce qu’en français on regarde le poisson de la tête vers la queue, on voit le côté de l’écaille qui est rouge. Et en anglais on va regarder le poisson de la queue vers la tête, l’autre côté de l’écaille qui est plus doré. Les Vietnamiens ont décrit le poisson selon les origines du poisson. On décrit le poisson selon ce que l’on voit. Chaque culture apporte un angle différent, son interprétation de la réalité, parce qu’on ne se tient pas au même endroit et c’est pour cela que la francophonie est importante pour apporter la diversité de point de vue.

Vous savez, l’absence ou la présence d’un mot révèle la culture derrière. L’expression coup de foudre, par exemple, n’existe pas dans la langue vietnamienne. Pour parler d’un coup de foudre on dit en vietnamien mon âme a été volée. On voit que ça cadre parfaitement avec la culture vietnamienne qui ne permet pas ce genre d’intensité dans les émotions. Pourtant, lorsque l’on dit « mon âme a été volée » c’est aussi fort, c’est la même chose. La puissance est la même mais l’expression de cet emballement, ce ravissement est différent. Et ça révèle tout de suite la mentalité d’un peuple et sa culture.

J’incite toujours les gens d’apprendre le français, ne serait-ce que pour le mot jouissance. Le mot jouissance n’existe pas en anglais. Et si on n’a pas le mot, comment on fait pour ressentir, pour vivre cette sensation-là ou ce sentiment-là? Comment faire? Comment est-ce que l’on peut expliquer l’absence du mot jouissance en anglais?

Au Vietnam il n’y a qu’un seul mot pour la neige. En français québécois il y en a beaucoup plus. Et si on s’en va dans la langue innue… à l’infini, je crois. Un banc de neige, à Paris, personne ne connait ce que c’est parce que c’est une réalité québécoise. C’est ça la beauté. La langue est utilisée, réinterprétée pour coller à la réalité. La langue est imprégnée de la géographie.

Une langue ce n’est pas seulement une langue, une langue c’est une culture. Et donc l’avantage des Canadiens c’est que l’on ne parle pas juste français. Les anglophones qui apprennent le français, ils apprennent toute une culture de ce français qui est teinté de la culture anglophone. Et l’inverse est vrai également. C’est pour ça que le français d’Amérique est différent, tout comme l’anglais canadien est différent. Je suis certaine qu’inconsciemment et involontairement les deux langues se trouvent en arrière-plan l’une de l’autre.

3. Quelles relations entretenez-vous avec les langues que vous parlez, l’anglais, le vietnamien, le français?

Le vietnamien c’est vraiment ma langue d’enfance. J’ai arrêté de la parler à l’âge de 10 ans donc elle est assez enfantine. Aujourd’hui mon vietnamien est réduit à des fonctions essentielles, c’est-à-dire la nourriture avec mes parents. Je parle vietnamien uniquement avec eux. Mais j’ai un intérêt assez poussé pour la langue vietnamienne surtout pour la comparaison. J’apprécie encore plus le français, le vietnamien et l’anglais quand je les compare les unes à côté des autres. Il y a des mots qui existent en français et qui n’existent pas en anglais et il y a des mots qui existent en vietnamien mais qui n’existent pas en anglais ou en français par exemple.

Je vous dirais que ma relation avec elles, donc, c’est que je suis toujours en train de comparer ces trois langues. La force de l’une met en lumière la richesse de l’autre. La présence de l’une explique la culture de l’autre. La langue, c’est une culture.

Sur l’exil et l’engagement

4. Vous considérez-vous encore aujourd’hui comme un être exilé?

Je ne peux pas utiliser le mot exilé parce que je n’avais pas pris cette décision. Je n’ai pas l’attachement au Vietnam comme mes parents l’ont parce que j’étais trop jeune et donc je ne peux pas dire « il y a ce pays rêvé » qui était le mien. J’ai encore de la famille au Vietnam mais je n’ai pas d’amis personnels ou une carrière que j’ai laissée derrière ou une maison qui m’appartenait. Je n’ai rien qui m’appartient dans ce pays-là. La seule chose qui m’appartient, c’est sa culture et je n’ai pas l’impression que je l’ai perdue. Je peux continuer à lire en vietnamien, je peux encore parler vietnamien, je peux manger vietnamien donc, pour moi, ce que je possède du Vietnam, je l’ai encore. Je crois que je ne me suis jamais sentie exilée en ce sens-là.

5. Dans votre premier roman Ru vous parlez d’une famille de réfugiés. Comment cette expérience vous a-t-elle marquée?

L’expérience de réfugiée sera toujours présente. On n’enlève pas ça de quelqu’un. Comme on dit en bon Québécois « on peut sortir la fille du lac mais pas le lac de la fille », je dirais la même chose pour cette expérience. On peut sortir les gens d’un camp de réfugiés mais cette expérience-là va rester pour toujours.

Aujourd’hui, lorsque je regarde l’eau couler du robinet, je me souviens du moment où il n’y en avait pas du tout parce qu’il y a eu ce moment-là. Et donc, j’apprécie l’eau qui sort du robinet, pour moi c’est un miracle. À chaque fois, je me pose la question « mais comment ils font pour faire circuler l’eau? ». Encore aujourd’hui, je vais toujours apprécier une toilette propre. Je ne pourrai jamais prendre pour acquis des toilettes propres, elles ne sont pas toujours propres. Dans les camps de réfugiés, il n’y avait pas de toilettes, il y avait juste un trou.

Ce sont des expériences qui nous marquent, qui nous font grandir, qui nous enrichissent. À refaire, je dirais, je referais exactement le même parcours. Je ne changerais rien. Et d’ailleurs je le souhaite à mon fils.

6. Vous considérez-vous comme une écrivaine engagée?

Avant, quand j’ai commencé à écrire, peut-être pas. Je vous dirais que maintenant oui car je m’y oblige et parce que j’ai le plaisir de m’engager, d’oser m’engager et de prendre place autour de la discussion. Parfois, je ne suis pas sûre que je puisse parler de certains sujets parce que je n’ai pas forcément les connaissances nécessaires, mais je crois que ce n’est pas parce que l’on ne connait pas assez un sujet que l’on ne doit pas s’engager.

Alors je m’engage à la hauteur de mes connaissances et je me permets, avec le peu de connaissances que j’ai, de m’engager quand même sur des questions qui m’importent. Parce que l’on s’engage à la hauteur de qui nous sommes.

Un exemple simple, j’ai lu récemment sur les réseaux sociaux une personne qui disait que le fait de ne pas utiliser des pailles en plastique pour avoir un impact dans notre crise environnemental, c’est comme un colibri qui ajoute une goutte d’eau dans l’océan. 

Pour moi, on fait erreur quand on pense de cette manière-là parce que c’est vrai qu’une paille sur 100 millions de pailles ne change pas le monde, ne change pas le problème environnemental que nous avons aujourd’hui. En revanche, si 100 millions de personnes refusent les pailles et forcent les compagnies à changer leur façon de faire alors ça change complétement notre façon de réfléchir. On oblige les politiciens à nous écouter et les mouvements contribuent au changement, ils réussissent à faire évoluer les mentalités. 

Donc il faut commencer quelque part, on est peut-être la personne qui réussit à provoquer un changement. Comme une goutte d’eau qui fait déborder le vase ou l’effet papillon. Ça commence comme ça. Il y a même un dicton qui dit « le plus long voyage commence par le premier pas ». Si on ne fait pas ce premier pas, on ne va nul part.

Biographie de Kim Thuy

Née à Saigon en 1968, Kim Thúy a quitté le Vietnam avec les boat people à l'âge de dix ans et s'est installée avec sa famille au Québec. Diplômée en traduction et en droit, l'auteure ne s’arrête à l’écriture et a travaillé comme couturière, interprète, avocate, propriétaire de restaurant et chroniqueuse culinaire pour la radio et la télévision. Aujourd’hui, elle vit à Montréal et se consacre à l'écriture, elle écrit et vit en français, dans sa « seconde langue maternelle ».

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