10 questions à Andrée Lacelle 

Crédit photo: Nancy Vickers

Sur la création et la lecture

1 - Qu’est-ce qui déclenche votre écriture? Est-ce un événement, une émotion, un souvenir ou un projet bien déterminé? Quel est votre rituel d’écriture?
Avec le recul, je me rends compte que mes recueils se partagent de la manière suivante : poèmes de l’après-coup et poèmes de l’avant-coup (sorte d’état précurseur). Dans le premier cas, je pense à Tant de vie s’égare et dans le second, à La Voyageuse. Je dirais que La Vie rouge, Demain l’enfance et  La Visiteuse chevauchent les deux états. L’après-coup correspond à un état pouvant résulter d’une suite de tensions et de chocs (morts, ruptures, désillusions quant à l’autre, quant à soi, quant à la vie); en avant et/ou après-coup, je poursuis mon questionnement ontologique, je réagis face à la découverte de soi, de l’autre, à la rencontre, à l’inconfort identitaire, à la découverte d’autres confins cosmiques, que je tente de traverser et d’intégrer. Pour moi, le poème s’offre presque toujours en condensé, ce qui parfois peut le rendre difficile à décrypter. Aussi le monde a ses opacités qui le rendent difficilement lisible et j’essaie entre autres de dire l’être-soi-toi-nous habitant le monde, et ma pulsion d’écrire vient surtout de cet en-dedans de la vie et de ce qui m’échappe. Mais où commence le poème ? Où finit-il ? Il est survenance comme la vie, comme la mort. Et les mots clignotent entre le visible et l’invisible. 

2 - Quels sont les auteurs qui vous ont marquée?
Il y en a tant : Saint-John-Perse, Kafka, Camus, Éluard, Tsvetaeva, Pessoa, Saint-Denys Garneau, Jung, Akhmatova, Dostoïevski, Segalen, Musil, Kierkegaard, Celan, Levinas, Novalis, Rilke, Hölderlin, Char, Hélène Bessette, François Cheng, et bien d’autres…

3 - Quels auteurs francophones conseillez-vous à nos lecteurs de la Bibliothèque des Amériques?
Je pense aux jeunes poètes Clara Lagacé (En cale sèche) et Chloé LaDuchesse (Furies), à La Bulle d’encre de Suzanne Jacob, Pointe Maligne. L’infiniment oubliée de Nicole Champeau, Être et n’être pas de Jean Désy; Nipimanitu L’esprit de l’eau de Pierre Ross-Tremblay, Le désert mauve de Nicole Brossard, Au milieu du monde de Marc Séguin, Le livre caché de Lisbonne de Louise Warren. Je commence seulement à explorer le catalogue numérique de la Bibliothèque des Amériques, alors de nombreuses découvertes m’attendent.

Sur la poésie

4 - Vous êtes à la recherche de la lumière. Comment cette recherche s’exprime à travers votre poésie? 

Dès l’adolescence, l’absolu et l’absurde m’accompagnent, me tiraillent, me façonnent. Mon côté poète-chercheuse, mue par ce « mystère » d’être au monde, m’oriente vers une quête d’élucidation à travers mes lectures, l’écriture d’un journal, et enfin, dans ma venue au poème. Tôt, l’état d’enfance me paraît le lieu de prédilection pour percevoir ce lumineux qui nous habite: « quand j’étais enfant, j’étais » (Demain l’enfance, 2011). Des mots qui évoquent cet état absolu de l’enfance qui désormais, semble-t-il, se conjugue à l’imparfait… Il me semble qu’il importe de reconnaître l’état d’enfance tout au long de la vie. Combien de fois en sommes-nous à nos premiers pas ? Aussi, il y a hors de nous et en lien avec nos origines, tous ces temps de commencements : l’enfance de l’univers, l’enfance de l’humanité, l’enfance de la parole. 

J’aime croire à cette alchimie qui percole là où se croisent le physique et le psychique, là où gîte la clarté des mots, là où pour moi, le poème se révèle. D’après les astrophysiciens, la lumière est ce qui nous relie à l’univers. À la vie, au souffle. Et nos mots souffles créent le poème qui dit le désir d’être sans limite. Voir le titre de mon premier recueil : Au soleil du souffle. Oui, la lumière, je la cherche fort, dans le désir de la dire. 

5 - Lequel de vos recueils vous est-il  le plus proche ? Pourquoi ?

Je dirai La Voyageuse (Prise de parole, 1995), recueil dédié à ma mère. C’est une poésie de l’avant-coup. Dans La Voyageuse, on découvre la figure d’une femme vigie en itinérance, une image jaillie de l’avenir, de la mort, de la vie qui toujours se recommence. La vie de ma mère s’achevait alors… Et cette figure de femme née dans le poème et par laquelle je cherchais à donner sens à la vie, cette femme est sans terre, et ainsi, libre d’aller et de dire. Elle est femme, homme, enfant : elle est nous. Elle devient une collectivité toujours à inventer, à construire, à transmettre. Ce « elle » est un appel à dire, en déplacement perpétuel, car en route vers l’amour qui jamais ne s’achève. Elle tombe souvent et sa chute est splendeur. Toujours en transit, elle veille, éclaire, salue, rassemble. Elle parcourt ses territoires intérieurs pour faire le pas, pour se dépasser. Un rayon de lumière traverse la main / d’une femme saluant.

Ce recueil est disponible en numérique dans ma rétrospective Sol ciel ciels sols. Dans l’édition originale, on trouve en accompagnement, une suite photographique de Marie-Jeanne Musiol.

6 - Quel est le rapport entre la politique et la littérature ? La est-elle une forme de  désobéissance civile?
Avant tout, la poésie, c’est DIRE. Qu’elle dérange, bouscule, confonde, éclaire, cela va de soit. Il me semble que trop souvent, on polarise la littérature engagée et l’autre littérature. Il y a l’histoire qui se déroule autour de soi et celle qui se déroule à l’intérieur de soi. Pourquoi faudrait-il que l’une exclue l’autre ? Pour moi, ce sont des espaces inséparables. Dans ma correspondance avec Herménégilde Chiasson (Francophonies d’Amérique, no 8, Les Presses de l’Université d’Ottawa, 1998), j’exprimais ceci : « Qu’en est-il de l’engagement et de l’appartenance ? Il me semble que dans une écriture avant tout pulsionnelle et elliptique comme celle que je pratique, ces vers (je citais des passages de La Voyageuse) peuvent être énonciateurs de notre existence plurielle, d’une quête identitaire aux strates d’interprétations multiples avec ses dominantes et ses voies de secours : physique, psychique, cosmique, métaphysique, existentielle, identitaire, spirituelle, et alouette ! ». Je pense qu’une poésie de l’intime profond offre une lecture multivoque.
 

7 - La langue française qui détermine le contour de votre communauté est un thème récurrent de Poèmes de  la résistance. Ce recueil collectif, publié aux éditions de Prise de parole en mai 2019, a permis d’exprimer la colère aux 37 auteurs contre le gouvernement Doug Ford qui a annoncé des coupures budgétaires à l’encontre de la collectivité franco-­ontarienne en novembre 2018. Y a-t-il un poème en particulier dont vous vous souvenez ?

J’ai eu grand plaisir à diriger ce collectif et beaucoup d’émotions à la réception de ces poèmes passionnés. Le titre du préambule au recueil, Dire la lumière de notre colère, est aussi le titre d’un premier poème « rapaillé » qui a circulé sur les réseaux sociaux dès décembre 2018, et qui rassemblait une vingtaine de poèmes de poètes franco-ontariens à qui j’avais lancé un appel en réaction aux coupes sauvages du gouvernement Ford. À la suite de quoi, Stéphane Cormier, codirecteur général des éditions de Prise de parole m’a demandé de diriger ce recueil collectif, Poèmes de la résistance qui rassemble 37 poèmes inédits. 

Poème de la présence (titre de mon poème dans ce recueil) m’est venu telle une plongée à la fois en mémoire et en anticipation, dans un élan de solidarité envers ma collectivité franco-ontarienne, dans le désir et l’urgence d’exister à part entière en Ontario. Présence et parole sont indissociables : Présence passée / Présence traversée / Présence métissée; Tant de présences vivaces / Autant de poèmes saluant / Et le poème fait vivre

Aussi : En piste droit devant / Langue vigie / Langue bouée / Langue boussole.

Depuis toujours, langue-parole et présence-résistance s’avèrent un puissant tandem. 


Sur l’identité et la francophonie

8 - Comment célébrez-vous la fête de l’Ontario francophone, le  25 septembre ?
Depuis ma nomination comme Poète officielle de la ville d’Ottawa (2017-2019), j’assiste au lever du drapeau franco-ontarien à l’hôtel de ville d’Ottawa en présence du maire et des représentantes et représentants de la communauté francophone ottavienne. Cette année, l’organisme « Retraite en action » d’Ottawa m’a invitée à présenter le recueil collectif Poèmes de la résistance (Prise de parole 2019). À cette occasion, des poètes d’Ottawa liront leurs poèmes parus dans le recueil. 

9 - Considérez-vous comme une écrivaine engagée?
Pour toute réponse, je citerai ce passage d’un entretien avec Paul Savoie (Acte de création, L’Interligne, 2006) qui questionnait le rapport solitaire-solidaire. J’y disais ceci : « L’être seul et l’être en collectivité, c’est la présence de bout en bout […] et cet impératif de la présence, les poètes en sont des familiers, surtout en milieu minoritaire où présence éparpillée, précarité et durance sont soudées comme cœur et destin. […] Il me semble qu’il y a, chez les poètes, cette capacité de voyagements et de vision ubiquitaire. Tout être est à la fois souffle et racines. Sans vouloir magnifier le rôle identitaire de la poésie, il reste que son déni serait le déni de nous-mêmes. » Le poème cherche à dire l’histoire de nos histoires et l’inverse tout autant.

10 - Que vous inspire le mot «francophonie» ?  

Malgré l’absurde qui me heurte et me hante, je n’arrive pas à me départir de mon fond idéaliste. Il m’arrive de croire en cette force grave qui nous associe tout entier à l’invention d’une géographie sans limite. Utopiste? C’est dans cet esprit qu’avec des collègues, j’ai codirigé une anthologie poétique francophone de voix féminines contemporaines, pas d’ici, pas d’ailleurs, parue en France (Voix d’encre, 2012).

Je crois que la langue, véhicule de l’esprit, lucide et sensible, crée et nourrit ce réel qui nous est vital, d’autant en milieu minoritaire, car ici tout est affaire de transmission. Puis, il y a cette fidélité à ce qui nous fonde, notre langue, et cette fidélité, il me semble, génère une énergie qui a cette particularité d’avoir le souffle long. Tant que nous aurons cette passion d’avancer, nous serons en devenir. Dans ce monde souvent déboussolant, notre langue, sa parole, constitue notre unique sauvegarde. À nous de garder le cap sur le réel !

« Le poème, c’est l’acte d’être au monde à part entière, au plus intime de notre vie comme au sein de notre collectivité. Consciemment ou inconsciemment, le destin personnel participe du destin collectif. Ce sont des espaces inséparables. Toute poésie est résistance et maîtresse des lieux, car elle occupe la langue et le langage. Parole surgie de la mémoire et de tant d’inconnu, sa pensée part du cœur. Lucide, le poème cherche à dire l’histoire de nos histoires. »
– Andrée Lacelle, Dire la lumière de notre colère, préface

Biographie d’Andrée Lacelle

Andrée Lacelle est la première écrivaine franco-ontarienne à recevoir le Prix littéraire Trillium pour Tant de vie s’égare, titre aussi finaliste au prix du Gouverneur général. En 2015 paraît chez Prise de parole dans la collection BCF (Bibliothèque canadienne-française), Sol Ciel Ciels Sols, une rétrospective de son œuvre préfacée par François Paré. En 2016, elle est intronisée au Temple de la renommée du Festival international de poésie d’Ottawa. Andrée Lacelle est la première poète francophone nommée Poète lauréate francophone de la ville d’Ottawa (2017-2019).

Elle a inauguré une chronique sur la littérature franco-ontarienne, Au cœur des mots, dans le cadre d’un partenariat entre l’Alliance des radios communautaires du Canada - Réseau francophone d’Amérique et l’AAOF. Elle a codirigé pas d’ici, pas d’ailleurs, Anthologie poétique francophone de voix féminines contemporaines parue en France en 2012.

Dans le cadre de sa nomination comme Poète officielle de la ville d’Ottawa, elle conçoit et lance sur le site internet XYZ de la Ville, un premier volet de Ottawa, une ville, ses poèmes - Poèmes de la Cité 2018 - nos eaux, nos âmes. Puis paraît le second volet, Poèmes de la Cité 2019 – nos lieux, nos pas. 

Empruntez gratuitement les livres d’Andrée Lacelle

La Bibliothèque des Amériques invite tous ses lecteurs à découvrir les œuvres d’Andrée Lacelle.